Le guépard saharien (Acinonyx jubatus hecki) était présent sur le territoire marocain jusqu’au début des années quatre-vingt-dix du siècle dernier. Les dernières localités ont été signalées dans le bas cours du fleuve Draa et le Jebel Ouarkziz, et bien qu’aucun échantillonnage spécifique n’ait jamais été réalisé, l’UICN considère actuellement le guépard comme éteint au Maroc, y compris dans le Sahara atlantique. Dans le cadre d’une future étude à long terme en collaboration avec le Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts et à la Lutte contre la désertification du Maroc et avec l’Institut Scientifique de Rabat, Université Mohammed V (Dr. Abdeljebbar Qninba), entre 2011 et 2014 des membres de Harmusch ont mené un sondage préliminaire sur le guépard dans la région du bas cours du fleuve Draa, du Jebel Ouarkziz et des monts Aydar, à l’intérieur de la zone considérée par l’UICN comme le dernier refuge subsistant à l’ouest de la population algérienne (la plus importante actuellement pour cette sous-espèce). C’est une région saharienne avec quelques éléments macaroniésiens, d’environ 20 000 km2 et située à la limite nord-ouest du Sahara. Lors de dix expéditions autofinancées, tous les habitats présents dans la zone comprise entre le bas cours du fleuve Draa, les monts Aydar et la Sequiat Al Hamra ont été prospectés. Les échantillonnages ont recherché spécifiquement des excréments sur de grands arbres, surtout des acacias et des tamaris (n=2450 pieds), car c’est la méthodologie la plus efficace pour détecter les guépards sahariens. Des traces ont également été recherchées de manière intensive sur des substrats appropriés, comme des lits de cours d’eau boueux et des zones de sable (plus de 1500 km parcourus à pied), et 80 pièges photographiques ont été installés pour un effort total de 330 pièges-photo/jour. Enfin, des entretiens de terrain ont été menés auprès de plusieurs habitants locaux, généralement des pasteurs nomades qui se déplacent sur l’ensemble du territoire.

Les informations obtenues n’ont pas permis de confirmer avec certitude la présence de guépards, bien que certaines évidences suggèrent l’existence probable d’individus ; en particulier, lors des relevés à pied, trois chèvres mortes selon le modus operandi des guépards (asphyxie par morsure maintenue à la gorge tandis que la proie est maintenue contre le sol) et des restes de deux gazelles de Cuvier (Gazella cuvieri) consommées ont été trouvés. L’effort de photo-piégeage était insuffisant, car une étude récente a démontré qu’il faut au moins 1000 pièges-photo/jour pour détecter des guépards en milieu saharien. Tous les entretiens ont donné des résultats négatifs, bien que des réponses négatives aient également été fréquentes pour d’autres carnivores sans doute actuellement présents.

Les données ont clairement mis en évidence que cette zone est l’une des plus riches en diversité et probablement en abondance de carnivores et d’ongulés sauvages du nord-ouest de l’Afrique. Pour le premier groupe, nous avons détecté douze espèces certaines et deux possibles (le guépard et le caracal Caracal caracal). Le chacal doré (Canis aureus), le renard roux (Vulpes vulpes), le renard de Rüppell (V. rueppellii) et le chat sauvage nord-africain (Felis libyca) sont les espèces les plus communes, détectées entre 73,5 et 88,6 % des points d’échantillonnage. Le ratel (Mellivora capensis) et la genette commune (Genetta genetta) sont apparus très répandus mais avec une abondance apparemment faible, détectés respectivement dans 35,8 % et 26,4 % des points. Le fennec (V. zerda), la mangouste à manteau blanc (Galerella sanguinea), la mangouste ichneumon (Herpestes ichneumon), l’ictérine libyque (Ictonyx libyca) et le chat des sables (F. margarita) ont présenté des distributions restreintes à certains habitats et ont été rares dans la zone d’étude, apparaissant entre 1,8 et 15,1 % des relevés. Enfin, la hyène rayée (Hyaena hyaena) a été trouvée répartie mais très rare, dans 11,3 % des points. Parmi les espèces particulièrement intéressantes, il convient de souligner la mangouste à manteau blanc (détectée pour la première fois dans le Paléarctique) et le chat des sables (première confirmation locale). Des relevés spécifiques de loutre (Lutra lutra) ont également été réalisés dans les fleuves Draa et Chebeikia, avec des résultats négatifs. En ce qui concerne les ongulés sauvages, la gazelle de Cuvier a été enregistrée dans 75,4 % des points d’échantillonnage, avec 58 individus observés et 4 photographiés par les caméras-trappes ; une estimation d’abondance a été réalisée avec le programme Distance, donnant une densité de 0,08 ± 0,02 individus /km2 et une population totale de 900-1000 individus (intervalle estimé de 573-1543). Par conséquent, le sondage a confirmé cette population comme la plus importante au niveau mondial pour cette espèce menacée, endémique du Maghreb, et l’une des trois espèces du genre Gazella classées en danger par l’UICN. La gazelle dorcas occidentale (G. dorcas neglecta) et l’ammotrague saharien (Ammotragus lervia sahariensis) ont été localisés respectivement dans 13,2 % et 20,7 % des points, bien que les informations obtenues n’aient pas été suffisantes pour réaliser des estimations de densité (8 et 4 individus observés respectivement). Le sanglier nord-africain (Sus scrofa barbara) a été localisé dans 15,1 % des points, juste en bordure des fleuves Draa et Chebeika.

La disponibilité estimée des ongulés, ainsi que l’abondance des lièvres, montrent un scénario adapté aux guépards d’un point de vue trophique si on le compare à la situation des populations d’Iran ; si l’on extrapole la densité observée au Sahara, en particulier dans l’Ahaggar (0,21-0,55 ind. /1000 km2), la capacité de charge estimée serait très faible, entre quatre et onze individus. Autrement dit, il s’agirait d’une population non viable, probablement dans une phase de pré-extinction dans le meilleur des cas. Cependant, la zone d’étude n’est pas isolée d’autres vastes régions potentielles non prospectées, ce qui pourrait également expliquer la présence probable de guépards dans cette zone. Par ailleurs, les relevés ont mis en évidence une pression importante du braconnage, circonstance qui constitue sans aucun doute la principale menace locale, tant par le risque direct que par l’élimination des gazelles.

Dans le travail avec les ongulés, la participation du Centro de Investigação em Biodiversidade e Recursos Genéticos (CIBIO) et de la Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA) a été fondamentale, une collaboration qui a donné lieu à d’importantes découvertes en génétique des populations, parmi lesquelles se distinguent la grande diversité de la population de la gazelle de Cuvier et la découverte d’un nouvel haplotype de la gazelle dorcas occidentale. De même, nous avons beaucoup progressé dans la connaissance de la biologie de la gazelle de Cuvier, en apportant des données jusqu’alors inconnues sur sa démographie, sa sélection d’habitat et son alimentation. En effet, Harmusch collabore avec l’UICN à la rédaction de la stratégie de conservation de la gazelle de Cuvier. Enfin, nos remerciements vont à Paulo C. Alves (CIBIO) et à Anne Schmidt-Küntzel (Cheetah Conservation Fund), qui ont analysé génétiquement les échantillons douteux de guépard.



Mots-clés
Méthodologie
- Analyse de traces: Analyse de 2450 arbres (principalement des acacias et des tamaris)
- Parcours de prospection: 1500 km de recherche visuelle
- Piégeage photographique: 80 pièges photographiques (330 pièges-photo/jour)
- Entretiens avec la population locale: Entretiens avec des pasteurs nomades dans la région
- Expéditions réalisées: 10
Résultats
- Statut du guépard: La présence n’a pas été confirmée, bien que des indices aient été trouvés (trois chèvres mortes selon le modus operandi des guépards et des restes de deux gazelles de Cuvier)
- Carnivores détectés: 12 espèces certaines (p. ex., chacal doré, renard roux). Le chat des sables (Felis margarita) a été identifié pour la première fois localement
- Ongulés: La gazelle de Cuvier est l’espèce la plus abondante avec une estimation de 900-1000 individus, devenant ainsi la population la plus importante au niveau mondial
- Menaces identifiées: Le braconnage comme principale menace
Collaborateurs
- CIBIO
- EEZA
- Institut Scientifique de Rabat
- Université Roi Juan Carlos
Publications dérivées
- (1) Gil-Sánchez, J.M., Qninba, A. & Virgós, E. (2014). Results of a survey of wild ungulates in lower Draa valley, yebel Ouarkziz and Aidar massif, Morocco. 13th Annual Sahelo-Saharan Interest Group Meeting. May 1 – May 5, 2013, Agadir, Morocco.
- (2) Díaz-Portero y otros autores (2013). Situación de los mamíferos carnívoros en el Bajo Draa, Yebel Ouarkziz y Montes Aidar, Marruecos. XI Congreso de la SECEM. 5-8 diciembre, Avilés.
- (3) Arredondo, A. y otros autores (2013). Situación de los ungulados silvestres en el Bajo Draa, Yebel Ouarkziz y Montes Aidar, Marruecos. XI Congreso de la SECEM. 5-8 diciembre, Avilés.
- (4) Gil-Sánchez, J.M. y otros autores (2013). ¿Quedan guepardos en Marruecos? XI Congreso de la SECEM. 5-8 diciembre, Avilés.
- (5) Herrera-Sánchez, J. F. y otros autores (2013). Evaluación del muestreo indirecto para la detección del ratel (Melivora capensis) en medios saharianos. XI Congreso de la SECEM. 5-8 diciembre, Avilés.
- (6) Álvarez, B. y otros autores (2013). Primeros datos sobre la alimentación y selección de plantas por la gacela de Cuvier (Gazella cuvieri) en un hábitat natural (Montes Aidar, Marruecos). XI Congreso de la SECEM. 5-8 diciembre, Avilés.
- (7) Gil-Sánchez, J.M. y otros autores (2014). Preliminary data on the status and biology of the Cuvier’s gazelle in the Sahara range of Morocco. 14th Annual Sahelo-Saharan Interest Group Meeting. April 30 – May 2, 2013, Vila do Conde, Portugal.
- (8) Gil-Sánchez, J.M. y otros autores (2014). Mammalian carnivore survey results from the lower Draa valley, Yebel Ouarkziz and Aidar massif, Morocco. 14th Annual Sahelo-Saharan Interest Group Meeting. April 30 – May 2, 2013, Vila do Conde, Portugal.
- (9) Asociación Harmusch (2015). Tras los pasos de Valverde: expediciones al Sahara Occidental. Quercus 348: 26-32.
- (10) Gil-Sánchez, J.M. y otros autores (in rev.). An evaluation of methods for surveying the endangered Cuvier’s gazelle (Gazella cuvieri) in arid landscapes. Journal of King Saud University (Science)



